LETTRE DE BALTHAZAR (47)

de Nuuk (Groenland) à Reykjavik

du Samedi 23 Juin au Jeudi 5 Juillet 2012

Hourrah ! Balthazar file au petit largue, tribord amures, entre 8 et 9 nœuds en vitesse surface, plus de 10 nœuds sur le fond avec le courant favorable induit par le fjord qui se vide au jusant. L’équipage laisse éclater sa joie de retrouver le plaisir et la puissance de la voile après tant d’heures de moteur dans les calmes de la côte Ouest de Kalaallit Nunaat (Groenland). Joyeux d’avoir un aussi beau temps alors que Balthazar slalome entre les growlers et petits icebergs éclatant de blancheur sous le soleil pour gagner la haute mer, en route sans escales ce Mardi 26 Juin après midi pour Reykjavik.

Il est également plus prosaïquement heureux d’avoir retrouvé l’atmosphère douillette du bateau bien chauffé. Hier après midi Eckard et moi n’avions pas traîné pour monter la bougie neuve (la seule 24V immédiatement disponible pour être expédiée par Chronopost) que Sophie vient de nous amener (deux autres neuves seront apportées à Reykjavik par Pierre et Elizabeth (Dubos) qui nous rejoignent en Islande, pour reconstituer le stock de rechanges). Pendant la séquence de démarrage du chauffage j’avais pu glisser les pointes du multimètre sous le bloc de l’électronique entrouvert pour mesurer la tension que celle-ci envoie à la bougie pendant la phase d’allumage : tension stable entre 13,9 et 14V, correcte pour une bougie crayon supportant 16V. Dans notre problème l’électronique semble bien hors de cause, les bougies aussi. Le champ des causes possibles se resserre et dans ces conditions je suis raisonnablement confiant d’avoir réglé ce problème avec les dispositions prises mais je vous expliquerai pourquoi en arrivant à destination après, je l’espère, une semaine de bon fonctionnement.

Le panorama des îles et fjords qui abritent Nuuk est absolument superbe.

Adieu Kalaallit Nunaat, tes Inuit souriants et discrets, tes montagnes et glaciers étincelants, tes fjords austères et profonds, tes icebergs magiques, tes petits ports de pêche aux maisons colorées posées sur leurs blocs de granite usés par les glaciers, tes chiens impatients de reprendre leur course sur la banquise et ton soleil quasi permanent en été. Seule déception : nous n’avons aperçu que deux ou trois baleines, quelques phoques pointant leur tête de chien comme un périscope au-dessus de l’eau en nous regardant passer puis plongeant rapidement. C’est trop tôt en saison semble-t-il pour les baleines qui ne seraient pas encore arrivées. Est-ce que les phoques très chassés sont devenus trop méfiants ? Ils plongent à la première alerte au lieu de se prélasser paresseusement au soleil, à la dérive sur presque tous les bourguignons qui passent comme en Antarctique. Ils ont leurs raisons sans doute à les voir pantelants et rouge carmin sur les étals des marchés à poisson.

Dans ces longues navigations trois jours d’escale de temps à autre cela fait du bien. Détente, visites, contact avec la population, lecture, musique, avitaillement en eau à l’usine à poissons, en gasoil au ponton de l’île d’à côté, provisions pour 10 jours de mer, travaux domestiques ou d’entretien du bateau, nous occupent, mais tranquillement, en se donnant du temps.

Même si Nuuk n’est pas une petite ville particulièrement attractive, nous apprécions son port animé et sympathique, sa maison du marin confortable où nous mangeons tous les jours à midi, profitant de la WiFi Internet, de son petit salon avec TV grand écran plat qui nous permet de regarder le match de foot Italie/Angleterre, et surtout son remarquable musée de la culture Inuit.

L’histoire des huit vagues de migrations qui en 4500 ans investissent le Groenland y est présentée. Six viennent d’Asie via le détroit de Béring, l’Alaska et le Nord du Canada, suivant progressivement les troupeaux de bœufs musqués et caribous dont ils tiraient leur subsistance. Les deux dernières migrations viennent d’Europe : les Vikings qui à la fin du premier millénaire découvrent l’Amérique bien avant Christophe Colomb, puis les baleiniers dès le début du XVII ième siècle et en 1721 le Scandinave Hans Egede qui marque le début de la colonisation danoise. Pasteur protestant norvégien, âme ardente et idéaliste, il se propose de procurer aux Groenlandais la connaissance de Dieu. Il fut le premier artisan d’une colonisation en douceur.

Une riche collection d’outils et ustensiles divers, de moyens de pêche et de chasse, des kayaks très anciens, un oumiaq, des vêtements permettent d’assez bien se représenter le mode de vie ancien des Inuits ainsi que leurs croyances et le rôle essentiel de l’Angakoq, le chamane. Je retrouve là notamment les habits actuels de cérémonie tels que j’ai pu les voir à la sortie d’une messe de confirmation à Ilulisat : les femmes et les filles étaient toutes revêtues d’une tunique recouverte par une collerette aux couleurs à dominante rouge, recouvrant les épaules et la poitrine, véritable mosaïque de perles, pour le bas des bottes blanches brodées en peau remontant jusqu’à mi-cuisse et recouvrant un short sexy en peau de phoque claire ou noire. Les hommes et les garçons sont revêtus sobrement d’une chemise blanche avec capuche enfilée par la tête (que les Inuits appellent anorak), un pantalon noir et des souliers, certains vernis.

Mon attention est particulièrement attirée par ce kayak traditionnel tout équipé pour partir en pêche. Les formes tendues et épurées de ce frêle esquif, ses lignes parfaites, sa vitesse prodigieuse et sa légèreté de plume rendent son maniement subtil et redoutable. Si vous les croisez au détour d’un iceberg, glissant facilement et harmonieusement, comme nous les avons vu autour d’Ilulissat, ne vous laissez pas abuser. Une telle harmonie ne s’acquiert parait-il qu’après des années de pratique quotidienne, de chavirements intempestifs et de bains glacés. C’est pourquoi les Inuits ont inventé l’esquimautage ou l’art de faire un tour complet sans presque se mouiller, sinon ça se termine mal. D’un coup de pagaie double accompagné d’une violente torsion du buste le chaviré retrouve l’air libre et peut repartir. Ce kayak est en effet totalement instable et ne tient à l’endroit que par l’appui de la pagaie sur l’eau. Attention notamment d’avoir le bon angle d’attaque de la pelle à la pénétration dans l’eau (angle qui varie évidemment avec la vitesse..) sinon la sanction est immédiate. Construit à partir de peau de phoque épilée, tendue sur une armature ultra légère, et toujours ajusté aux mesures exactes de son propriétaire c’est en fait un appendice supplémentaire, un prolongement marin du chasseur Inuk. Je suis rêveur et stupéfait par la petitesse en longueur et en épaisseur de ces kayaks. Comment font-ils pour s’introduire là-dedans ? Et bien, ils l’enfilent comme une grosse chaussette, les jambes tendues et allongées sur le fond, puis ils ferment la jupe pour le rendre complètement étanche. On dirait un kayak d’enfant mais il est vrai que les Inuits n’ont pas ma taille !

Nous avons, au Qajaq club d’Ilulissat, regardé émerveillés l’adresse et la délicatesse des jeunes pour s’enfiler prestement dans les kayaks posés sur l‘eau contre le granite arrondi et retenus par une seule main. Nous aurions été tout à fait incapables avant tout déplacement de seulement « embarquer » sans chavirer immédiatement, avant même d’avoir réussi à s’y introduire.

J’admire dans le musée l’équipement du chasseur embarqué sur son kayak. Il dispose devant lui d’un étroit râtelier supportant les harpons en os finement ciselés avec leur propulseur et leur ligne, une fine lanière taillée en spirale dans la peau d’un phoque, ainsi qu’une bouée en intestin de morse de la taille d’un ballon de basket, qui fatigue l’animal harponné en le remontant sans cesse à la surface.

Le kayak fait tellement corps avec le chasseur Inuk que très souvent il est disposé à côté de sa sépulture tout équipé pour la chasse au phoque et pour la pêche, comme nous l’avons vu au village de Kangaamiut.

Jeudi 28 Juin 17H40 (TU-2) par 58°48’N 47°28’W. Balthazar file à grande vitesse (entre 8 et 9 nœuds) toutes voiles dehors appuyées par le moteur dans un petit vent d’Ouest traversier en faisant route au 130°. Nous devons en effet négocier deux dépressions en formation (nous nous trouvons en plein dans l’écloserie des dépressions qui se forment ici et vont ensuite débouler sur l’Europe) au SW et au SE du Cap Farewell (pointe Sud du Groenland) pas trop creuses mais qui vont générer des vents de force 7 à 8 quand même. Je dois dès à présent modifier la route pour passer entre les gouttes et foncer pour passer à temps un premier passage à niveau avant que la dépression du SW n’arrive, puis pour prendre le sens giratoire de la deuxième dépression naissante dans le bon sens. Il vaut mieux en voilier avoir les vents portants plutôt que contraires, n’est ce pas. Problème de routage très intéressant pour optimiser la trajectoire, la vitesse, le confort et la sécurité du bord sur la base des fichiers météo à 5 jours que je reçois de la NOAA par satellite ( fichiers que je rafraîchis toutes les douze heures). C’est quand même magique d’organiser sa route en fonction d’obstacles qui n’existent pas encore ! Pourvu que cela marche.

La prévision météo nous a obligé à raser plus que prévu la zone de glaces de la côte SW du Groenland pour arriver à temps au SSW du cap Farewell où nous nous trouvons maintenant. Effectivement deux zones d'accumulation de glaces se trouvaient hier sur notre route. Entre ces zones il n'y avait rien. Brouillard épais cette "nuit" devenue crépusculaire, donc ambiance et veille renforcée au radar. Mais la mer étant peu agitée pour le moment l'image radar était excellente. Depuis hier soir les glaces ont disparu. La température de l'eau de mer est d'ailleurs montée aujourd'hui à 8°C et nous sommes maintenant en eaux libres. Pour la navigation à vitesse rapide dans le brouillard c’est quand même bon pour le moral. Nous continuons cependant une veille attentive des fois qu’un iceberg se soit égaré.

Vendredi 29 Juin 21H par 57°08’N 43°54’W. Ouf ! Nous avons terminé le franchissement du passage à niveau. Derrière nous les vents d’Est se précipitent vers le bord Nord de la première dépression qui arrive: un solide force 7, localement 8 bloque le passage d’Ouest en Est du Cap Farewell avec une mer certainement très vilaine. Ce n’est pas de chance d’attraper des vents forts de bout, d’Est, dans une région où les vents d’Ouest sont dominants. Mais cela aurait pu être pire si la barrière avait été baissée 6 à 12 heures plus tôt : il aurait fallu alors faire des ronds dans l’eau ou se mettre à la cape pendant au moins deux jours pour laisser passer le train et les vagues qui ont retourné plus d’un voilier au large du Cap Farewell. C’est à cause des glaces qui le contournent, en provenance de l’Arctique et des glaciers de la côte Est, mais aussi et surtout à cause de la mer dangereuse qui se lève là que je me suis positionné pour passer très au large, à plus de cent milles comme le recommande les Instructions Nautiques, quand on est menacé de vents forts, ce qui est le cas.

Il s’agit maintenant de continuer à s’échapper vers le Sud Est pour aller chercher le rebord Sud d’une sorte d’hippodrome très allongé et étroit constitué par les isobares de la deuxième dépression qui naît sous nos yeux. A cause de sa proximité je suis maintenant cette éclosion par des cartes météo exceptionnellement rafraîchies toutes les six heures. A cette cadence j’adapte ma route à l’aide du logiciel de navigation Maxsea pour ne pas louper l’entrée sur la piste dans le bon sens giratoire, c’est-à-dire avec les vents portants de son bord Sud.

Voilà la rotation tant attendue du vent qui saute au SSW comme prévue sur la dernière carte météo. Le moteur largement sollicité pour traverser sans traîner ces vents contraires s’est tu ; Balthazar file à 8 nœuds sur route, à l’allure confortable du Petit Largue dans un vent d’une quinzaine de nœuds. La nuit est revenue mais aussi le brouillard et le crachin de l’Atlantique Nord dans lequel nous pénétrons en quittant la mer du Labrador. Le navigateur à la table à cartes apprécie la cohérence de la prévision météo dans notre zone, gage de sa fiabilité, avec les mesures données par les instruments du bord : pression barométrique et tendance, force et direction du vent et leurs évolutions. Lorsque la cohérence n’est pas vérifiée je me méfie et ne fais pas de stratégie trop raffinée à long terme car je sais que la prévision n’est pas bonne et sera remise en cause par le réseau mondial de mesures dans les 6 heures qui suivent. Nous avons avec nos instruments simples, baromètre, girouette, hygromètre et thermomètre un immense « avantage » sur les ordinateurs les plus puissants du monde c’est que nous faisons des mesures in situ sur le lieu et au moment qui nous intéresse. Je jouis, chacun ses plaisirs, en constatant que l’option météo prise pour négocier ce passage compliqué entre deux dépressions paye magnifiquement : une cinquantaine de milles plus au Nord les vents de force 8 soufflent dans la direction opposée en soulevant une mer très forte. En témoigne la grosse houle que nous recevons sur bâbord.

La longitude du Cap Farewell est maintenant dépassée.

Nous retrouvons progressivement nos repères habituels : l’eau de mer est remontée à 9°C ; un petit effort et nous aurons la température de la Bretagne Nord, un soleil qui ne se couche plus plein Nord à minuit solaire (comme il culmine plein Sud à midi solaire), une déclinaison magnétique qui ne frise plus les 40°W comme nous les avons atteint dans la baie de Disko, mais est redescendue à moins de 20°W. Lorsqu’elle sera revenue à quelques degrés nous serons rentrés à la maison. Je n’avais pas réfléchi, avant d’atteindre ces valeurs élevées, qu’il n’y a pas de limite à cette valeur, la boussole de l’explorateur polaire qui se trouverait quelque part sur la ligne droite entre le pôle Nord géographique et le pôle Nord magnétique (qui se trouve actuellement dans l’extrême Nord Canadien à environ 18OO Km du pôle Nord géographique) subirait une déclinaison magnétique de 180°. Mais ceci est conceptuel car au-delà de 75° de latitude Nord la boussole horizontale batifole ou ne tourne plus (comme nous l’avons expérimenté au Spitzberg) car les lignes de force du champ magnétique deviennent progressivement verticales annulant ainsi le couple de rappel qu’elles exercent normalement sur l’aiguille aimantée horizontale.

Dimanche 1/7 8h24 par 57°31’N 37°55’W. Nous sommes au sein de la deuxième dépression, pas trop creuse. Le baromètre est descendu à 995 hPa cette nuit et entreprend depuis quelques heures sa remontée attestant que la dépression s’éloigne progressivement de nous. En première partie de nuit Balthazar taillait vigoureusement sa route au Près bon plein bâbord amures, voilure réduite à deux ris dans la grand’voile, deux marques (six tours) dans le génois par un bon force 6, cap direct sur Reykjavik. Les Dames de la cabine avant, Sophie et Mimiche, se sont repliées sur les banquettes du carré, au mouvement plus doux car proche du centre de gravité et plus silencieux car les coups sourds de l’étrave et les coups d’ascenseur qui les faisaient décoller de leur couchette rendaient leur sommeil difficile. On peut les comprendre.

Le vent a maintenant baissé d’un degré Beaufort et poursuit sa rotation comme prévu incurvant progressivement notre route vers l’Est. Vous l’avez compris nous suçons la roue à cette dépression. Mais si nous ne voulons pas atterrir en mer d’Iroise il va falloir mettre le clignotant à gauche pour nous en extraire et laisser la dépression vivre sa vie de dépression. Pour cela nous virerons de bord lorsque notre route aura atteint plein Est. La poursuite de la rotation des vents permettra alors à Balthazar de retrouver progressivement la route directe sur Reykjavik.

Nous avons viré de bord cap NNE. Vous allez être surpris, on peut lire l’heure du virement de bord sur la courbe d’évolution de la pression atmosphérique dont le baromètre du bord conserve la mémoire pendant 6 heures glissantes. En effet avant le virement nous suivions la dépression (qui se déplaçait quand même un peu plus vite que nous) et les isobares ne nous dépassaient que lentement. Après le virement la vitesse du bateau s’ajoutant à celle relativement lente encore de la dépression qui s’éloigne, nous croisons beaucoup plus vite les isobares croissantes. La rupture de pente de l’enregistrement saute aux yeux et donne l’heure du virement de bord, « élémentaire mon cher Watson ».

Après un coup de vent la mer est, dans les heures qui suivent, toujours très désordonnée et inconfortable. Ce que nous rencontrons est exécrable : la rotation rapide des vents, la présence de courants, la houle croisée ballottent brutalement le bateau tout en lui faisant faire des « plats » retentissants qui cassent sa vitesse. Cela nous donne une bonne idée du chaudron infernal que cela devait être une dizaine d’heures plus tôt dans la zone que nous avions prudemment contournée. Mais le baromètre remonte à toute allure et, soyons patients, le beau temps et le calme vont revenir.

Tiens ce Lundi matin 1er Juillet il n’y a plus d’horizon horizontal ; on ne voit à perte de vue que de grosses collines liquides qui émergent puis s’effondrent. Balthazar les escalade ou les dévale dans des sortes de vallons liquides en marsouinant, sollicitant encore certains estomacs remués. Un grand soleil est revenu, le vent s’en est allé, les vagues et leurs écumes blanches ont disparu mais une très grosse houle nous est expédiée par la zone voisine qui subit à son tour le coup de vent dans une dépression qui prend sa maturité, se creuse et s’arrondit en s’étendant. Les cartes météo nous annoncent la traversée d’un bel anticyclone dans les jours qui viennent pour atteindre Reykjavik. Sauf quelques rares épisodes de vents faibles il faut se préparer à faire l’essentiel des 59O milles qui nous en sépare au moteur si nous voulons arriver dans des délais raisonnables. Il s’agit donc de bien gérer la consommation du gasoil et de nous assurer que Balthazar a encore l’autonomie suffisante.

Mon expérience de Balthazar m’indique que je devrais faire un peu moins d’un Litre/Mille. Mais la consommation exprimée en Litres/Mille dépend pour un bateau non seulement des caractéristiques du moteur et de l’hélice mais aussi de son chargement, du vent, de la propreté de la coque et de l’hélice, et de l’état de la mer. Je dispose encore de 6OO Litres utilisables pour le moteur (j’ai mesuré au lancement de Balthazar un culot inépuisable de 40 Litres que je recale à 60 Litres pour tenir compte du risque de désamorçage induit par les ballottements), les consommations du moteur et du chauffage étant mesurées par débitmètres, celle du groupe électrogène, fonctionnant à régime constant, étant mesurée par l’horamètre et une consommation horaire de 1,4 Litre/heure pour une charge moyenne de 4 KVA

Dans ces conditions mieux vaut faire des mesures de consommation réelle dans les conditions exactes actuelles pour bien gérer les 600 Litres restants ; il y va du prestige du capitaine vis-à-vis de son équipage qui n’apprécierait pas forcément de bouchonner encalminé à 50 Milles du port après une traversée de neuf jours, le réservoir de 1300 Litres de Balthazar étant à sec. Deux mesures de consommation sur trois heures chacune me donnent 0,93 L/Mille à 1400 T/mn en petit pas pour une vitesse moyenne de 5,72 nœuds et 0,94 L/Mille à 1200 T/mn en grand pas de l’hélice pour une vitesse moyenne de 6,35 nœuds.

La marge d’une cinquantaine de litres qui en résulte est maigre mais il est certain que la houle va progressivement s’amortir permettant à Balthazar de retrouver, s’il n’y a pas de vent contraire significatif, son régime habituel au moteur par temps calme de 6,7 nœuds de vitesse de croisière ramenant la consommation au mille à 0,89 L/Mille. Va donc pour la marche habituelle plus rapide en grand pas à 1200 T/mn mais restons vigilant et refaisons une analyse avec les conditions qui prévaudront dans les deux jours qui viennent, surveiller en particulier si les courants sont globalement favorables ou défavorables (les calculs précédents ont été faits bien sûr en mesurant les milles parcourus par le loch, qui est bien étalonné, c’est-à-dire en déplacement surface qui est le seul permettant des comparaisons. Le courant lui est un bonus ou un malus qui intervient en fonction de la route suivie, du lieu et de l’heure. Son impact doit être apprécié séparément en tant que tel).

Balthazar dispose en outre d’une réserve ultime de 70 Litres dans un réservoir séparé, rempli en continu par le circuit de retour du gasoil du moteur et du groupe, qui alimente le chauffage et permet de garder en charge (il est plus haut) le moteur et le groupe ce qui facilite le réamorçage du circuit d’alimentation après les opérations de nettoyage ou changement des filtres de gasoil (primaire et filtre fin de la pompe d’injection). Cette poire pour la soif (en coupant le chauffage qui consomme en moyenne en eaux froides 10 L/jour) permet d’assurer les derniers 70 Milles. Mais Chut ! il ne faut pas le dire à l’équipage, c’est le joker du capitaine.

19h59 TU-1 par 61°36’N 29°18’W ce Mardi 3 Juillet. C’est l’heure de l’apéritif. Grand beau temps anticyclonique, le baromètre continue à grimper et est maintenant à 1019,5 HPa. Nous sommes évidemment au moteur puisqu’Eole, écarté par les hautes pressions, est parti souffler ailleurs. Tout à coup l’Activ’Echo s’allume en rouge clignotant et émet une alarme. Tiens un radar rôde alentour et nous illumine. Quelques minutes après apparaît sur la cartographie le Dorado, bateau de 62m marchant à vitesse réduite à 20,5 milles (j’ai réglé la portée de mon AIS à 21 milles). Sans doute un bateau de pêche. Je sors faire un tour d’horizon et aperçoit aux jumelles dans le même gisement les superstructures d’un bateau. Etonné de voir un bateau à une distance de 20 milles je surveille de plus près et m’aperçois qu’un bateau sans radar ni AIS nous approche et passe un moment plus tard juste devant nous à un mille, bateau de pêche d’une cinquantaine de mètres de long bien rouillé. Le Dorado lui sort du champ en s’éloignant mais voilà qu’apparaît le Leonid Novospasskiy de 94m à 20 milles également venant vers nous, marchant à 2,9 nœuds, puis proche de lui l’Annie Fillina de 85m à 2,8 noeuds. La VHF restée muette depuis notre départ de Nuuk se ranime, et l’harmonieuse langue russe se fait entendre entre ces deux derniers qui manifestement pêchent ensemble. Nous n’avons pas vu bateau qui vive depuis huit jours et tout à coup en moins d’une trentaine de minutes quatre bateaux. Nous entrons manifestement dans une zone de pêche en eaux internationales (à la limite de la zone économique islandaise des 200 milles). Comme quoi il est bien démontré une fois de plus si c’était nécessaire que l’AIS et l’Activ’Echo sont très utiles mais qu’ils ne peuvent pas remplacer la veille visuelle ou radar sans lesquelles le premier bateau de pêche serait passé inaperçu, masqué en apparence par l’émission du Dorado. Son écho sur le radar est excellent. Je vais remettre en route l’alarme radar qui nous alerte si un écho est détecté dans une zone interdite de protection que nous délimitons sur l’écran comme nous le faisons toujours la nuit ou dans le brouillard. Les bateaux de moins de 300 tonneaux n’ont en effet pas l’obligation d’avoir un AIS et par bonne visibilité certains bateaux, dont fait partie Balthazar, gardent leur radar en stand by (électronique chaude prête à émettre) pour ménager la durée de vie de leur magnétron et de leur antenne.

Ce soir la grosse houle est revenue sur l’avant du travers tribord, cela doit chahuter dans l’Est (nous faisons route au 50°). Les bateaux de pêche (je ne dis pas ici chalutiers car nous sommes encore par deux mille mètres de fond et ces bateaux ont au bout de leurs funes, les câbles qui remorquent l’engin de pêche, non pas le chalut mais de grosses sennes qui balayent les eaux à une profondeur contrôlée) annoncent comme presque toujours la remontée des fonds. L’horloge du bord est d’ailleurs passée à l’heure islandaise (TU) et à l’apéritif Sophie et Mimiche proposent le programme des visites et réjouissances de l’escale. L’’Islande approche. Un courant très favorable (près d’un nœud) nous y pousse et le capitaine annonce que l’arrivée à Reykjavik après cette longue traversée se fera dans la matinée du Jeudi 5/7. Il s’agit très probablement du courant d’Irminger, une branche qui s’échappe du Gulf Stream, remonte au Sud de l’Islande en s’incurvant vers l’Ouest pour rejoindre le courant descendant la côte Est du Groenland ; d’ailleurs la température de l’eau est montée à 13°C et sous le soleil nous coupons en journée le chauffage qui au passage marche toujours parfaitement.

La nuit s’est évanouie dans notre sillage et à nouveau, ayant regagné le voisinage du cercle polaire, il fait jour à la fin de mon quart à minuit, même si le soleil s’est couché en tangentant presque l’horizon pour réapparaître dans quelques heures.

Sur la carte apparaissent des crêtes sous marines bien alignées sur tribord devant nous. En les suivant avec le curseur sur la carte elles remontent de plus en plus pour apparaître en surface avec des hauts fonds toujours bien alignés. Là, sous nos yeux, la dorsale médio-atlantique émerge progressivement faisant jaillir les volcans islandais.

Sophie nous raconte sa plongée l’an dernier entre les deux plaques tectoniques, l’Eurasienne et l’Américaine qui court au fond de l’Océan Atlantique depuis l’Antarctique jusqu’à l’Arctique. A Thingvellir l’an dernier la voilà revêtue de la tête aux pieds d’une doudoune recouverte d’une combinaison de survie, portant des gants, une cagoule, des palmes, un masque et un tuba. Elle part explorer dans une eau à trois degrés la faille d’une largeur ici entre trois et dix mètres s’enfonçant dans la nuit sous-marine et dans l’écorce terrestre dans une eau exceptionnellement claire. Il est certainement très émouvant de voir sous ses yeux, de sentir physiquement, deux continents qui se séparent immuablement à une vitesse de l’ordre de 5mm par an ici (2 cm/an environ au milieu de l’Atlantique). Oui c’est comme cela que naissent les océans ; voyez la Mer Rouge, dans quelque temps ce sera un océan mais il ne faut pas être pressé pour observer la progression.

Le grand Wegener, dont j’ai parlé de la mort sur l’inlandsis groenlandais dans ma lettre précédente, aurait été fou de joie d’effectuer cette plongée en compagnie de Sophie, non seulement parce que c’est une très belle jeune femme, mais aussi et surtout pour toucher du doigt si l’on peut dire la réalité de la théorie de la tectonique des plaques et de la dérive des continents qu’il établissait en 1920 dans l’incrédulité, voire l’hilarité de la communauté des géologues docteurs de son temps.

Dans l’aube les phares apparaissent, les bateaux se multiplient, la terre apparaît. Le lever très lent et superbe d’un soleil rouge sous les gris des stratus de la fin de nuit salue l’approche toujours un peu émouvante d’une île nouvelle. Les volcans surgissent de toutes parts, certains en mer semblables à l’île noire de Tintin.

Le moteur s’est enfin tu. Le silence et le calme nous enveloppent dans le port de la ville qui s’éveille. Balthazar vient d’accoster au ponton visiteur en plein centre ville du port de Reykjavik à l’heure du petit déjeuner.

Nous voici au pays magique des Elfes et des Sagas, des volcans et des geysers*.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques.

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre, Eckard (Weinrich), André (Van Gaver), Claude (Carrière) et sa fille Sophie (Froment), Mimiche (Durand)

*encore un nom du cru, du nom du lieu islandais de Geysir, à une cinquantaine de kilomètres de Reykjavik.